Spiritualité et économie : la douce dissonance

Nos sociétés sont aujourd’hui guidées par notre aptitude à produire, à gérer les ressources rares et essentielles, à innover et à s’adapter tout en gardant l’équilibre d’un funambule. Une équation qui donne le vertige à certaines populations. Une vision purement économique mais bien réelle qui cache cependant une réalité spirituelle. La spiritualité en serait-elle la cause/la solution ?

L’article d’Elisabeth Carrio se base sur des études d’économistes et nous propose une introduction à ce problème. Il nous pousse à nous intéresser à cette douce dissonance que sont la spiritualité et l’économie mêlées. Et c’est ici que le propos devient innovant : les économistes commencent à comprendre qu’il n’y à pas seulement le capital financier qui compte, il y a aussi le capital humain, l’intelligence collective en général. Cela a donc amené nombre d’acteurs, et notamment les institutions européennes, à étudier les religions et leurs rôle dans la société actuelle. La pensée économiste évolue et la spiritualité aussi, ou du moins elle influence les comportements des civilisations.

SPIRITUALITÉ, FACTEUR DE DÉVELOPPEMENT ECONOMIQUE

Le monde change ; la pensée évolue et tout ce qui concerne la spiritualité, sujet longtemps tabous car liée aux religions (au sens de Religare = relier), est un sujet qui revient en force même si les résistances pour l’aborder restent fortes. N’ai-je pas déclenché, à ma grande surprise, la colère d’un participant à une réunion professionnelle pour avoir prononcé le mot « foi » dans le sens très général de confiance.

Et pourtant, la réflexion émerge là où on s’y attend le moins. Je veux parler de la Commission européenne qui a mis en place un groupe de réflexion sur la dimension spirituelle et culturelle de l’Europe¹ ou du très sérieux journal The Economist qui a mis en place un blog sur le sujet². Les pays n’y sont plus seulement étudiés sur l’angle de leur capital économique ou social mais maintenant spirituel. Quelles valeurs pour quelles sociétés ? Que favorisent ou non ces valeurs spirituelles en termes de développement humain dont économique ? Telles sont les questions qui sont abordées dans ces rapports. Nous assistons à l’émergence de nouvelles approches, plus libérées devant les tabous que représentaient les religions et la spiritualité, et plus globales par le dépassement du mesurable et la prise en compte du capital immatériel des peuples dans la croissance économique.

A noter toutefois que les publications se font essentiellement en anglais. Le monde anglophone serait-il plus décomplexé que le monde latin ? A-t-il réalisé une révolution qui peine à émerger sous nos latitudes ? La question reste posée.
Mais comment la notion de capital spirituel est-elle abordée et quelles sont les principales conclusions de l’un de ces rapports³?

D’abord la notion de « capital spirituel » que les chercheurs considèrent comme un ensemble de ressources provenant d’une religion et disponibles pour tout développement économique ou politique : Il s’agit d’un « sous-ensemble » du capital social, définie comme la capacité d’une société à mettre en place des processus de facilitation des échanges économiques et sociaux ; son aspect spirituel concerne le champ où les croyances religieuses exercent une influence. Lorsqu’on étudie les connexions entre le monde des idées et celui de l’action, nous sommes face à la fois à la complexité et au dynamisme des systèmes sociétaux et toute stabilité d’un système économique à un instant est un vrai miracle d’équilibre entre ses différentes composantes, équilibre qui est toujours rompu à un moment donné : récession, crise…puis reconstruit, sachant que trois conditions nécessaires sont requises pour que l’équilibre à long terme d’une société soit atteint : l’efficience dans la façon d’utiliser ses ressources, la capacité d’innovation et la capacité d’adaptation tout en conservant l’équilibre.
Les ressources ou capital disponible peuvent être étudiés sous ces trois aspects : financier, humain et social.

Le capital financier est comme l’eau en agriculture ; il est essentiel qu’il soit disponible mais il ne peut être déconnecté de l’aspect social et des représentations dont chaque société est porteuse vis-à- vis de ce capital financier.
Le capital humain englobe le talent des gens, leurs attitudes, leur volonté de coopérer, leur créativité, l’engagement vis-à-vis du travail. Deux aspects de la société jouent un rôle important ici sur le plan économique: le système d’éducation et l’organisation du marché du travail.

Le capital social, quant à lui, fournit la confiance dans le fonctionnement du système, confiance qui peut être institutionnelle ou interpersonnelle. Et le principal dilemme se situe ici au niveau de la construction d’un système d’échange dans lequel les gens puissent faire confiance à des étrangers. Les places occupées dans le capital social par les religions et, plus largement par tout système de croyances dont la laïcité fait partie, vient de sa capacité à stabiliser et clarifier les buts autour desquels les peuples peuvent construire leur volonté de coopération. Pour qu’une société puisse fonctionner, un consensus sur trois questions a besoin d’être atteint et ces trois questions sont : D’où venons-nous ? Pourquoi sommes-nous là ? Où allons-nous ? Le rôle de la religion est de répondre à ces questions, et surtout à la seconde, pourquoi sommes-nous là ?, si on veut comprendre le rôle de la religion dans le fonctionnement de l’économie.

En effet, aucune organisation ne peut exister sans un but et les études sur les institutions de différentes sociétés ont mis en lumière deux phénomènes : d’abord, les institutions tendent à refléter les valeurs fondamentales, porteuses de sens, de la culture de cette société. Ainsi, si l’individualisme er la compétitivité sont des idéaux reconnus, alors, les entreprises entreront en concurrence naturellement et les individus seront évaluées sur leur performance personnelle.
Ensuite, quand un tissu institutionnel, à son tour parraine une forme particulière de comportement économique, le succès ou l’échec de cette réponse par rapport à des réponses dans d’autres sociétés, dépendra de la mesure dans laquelle ce système sociétal peut afficher les trois caractéristiques essentielles décrites plus haut: l’efficacité, l’innovation et l’adaptabilité

Partant de ce constat, les auteurs passent en revue 117 pays pour lesquels la population est majoritairement attachée à l’une des huit « religions » : bouddhisme, hindouisme, Islam, judaïsme, christianisme dans ses trois formes, et le code éthique représenté par le
confucianisme. Ils étudient ainsi si telle ou telle religion est un facteur de progrès ou un frein au développement économique.

Sans aller dans le détail de l’analyse, remarquons seulement l’évolution de la pensée des économistes qui d’une stricte application de la logique économique (avoir le juste prix), ont été vers une approche plus contextuelle (avoir des institutions appropriées) à une phase encore plus contextuelle (avoir la culture appropriée). On peut y voir le parallèle de l’évolution suivi par les théoriciens du comportement (du quotient intellectuel au quotient émotionnel et maintenant au quotient spirituel). Les approches, dans tous les domaines des sciences, deviennent plus globales et transversales.

Toutes les études mentionnées montrent que la religion, comme système de croyances, joue un rôle central comme point focal pour la coordination des modèles mentaux d’une société. Au travers les doctrines formelles et les croyances informelles ou la spiritualité, on s’aperçoit que les religions, au sens large, et les valeurs auxquelles elles se rattachent, façonnent et rendent légitimes les institutions d’un pays ; Elle favorise (ou non) la confiance dans l’autre, l’étranger et donc, dans le premier cas, la coopération entre les acteurs avec des coûts de transactions faibles, et des gains élevés en termes d’innovation productive.

¹ Reflection Group. The Spiritual and Cultural Dimension of Europe. Studies 2004
² http://www.economist.com/node/21572045/2013/02/our-new-blog-religion?fsrc=scn/fb/wl/pr/hardclogstofill
³ P.L. Berger and G. Redding,2010, The Hidden Form of Capital Spiritual Influences in Societal Progress, Anthem Press

Elisabeth Carrio

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