Pouvoir et amour, énergies de transformation ?

D’abord merci à Pierre Vuarin d’avoir invité Adam Kahane le 16 mars dernier 2016 à Paris dans le cadre des rencontres de l’Université internationale terre citoyenne (UITC). Merci également à la Fondation C.-L. Meyer qui a accueilli l’événement.

Un article écrit par Hervé Ott à propos du livre Pouvoir et Amour, Théorie et pratique des transformations sociétales

Alors que j’accueillais ce jour-là, en tant qu’éditrice, Adam Kahane, j’ai eu le bonheur de rencontrer Hervé Ott et d’écouter avec attention son intervention. J’y ai trouvé de la pertinence, de l’humour, du parler vrai… Mais aussi une convergence avec mes rêves et les valeurs que je porte, bref, tout ce qui fait que j’ai décidé en 2015 de publier Pouvoir et Amour. Hervé a réalisé de nombreuses missions de formation dans des régions en crise (Pacifique-sud, Afrique noire et du nord, Proche-Orient). Il effectue de multiples interventions de formation, d’accompagnement d’équipes et d’individus, de médiation et de transformation constructive des conflits difficiles et il est l’auteur de plusieurs ouvrages (voir www.ieccc.org). J’ajouterai à ce portrait le mot « activiste » au sens le plus noble du terme, c’est-à-dire lorsqu’il désigne celles et ceux qui se battent activement pour un monde meilleur.

Tout cela m’a donné envie de partager son Adresse à Adam Kahane, en y apportant toutefois, et avec son autorisation, une petite touche personnelle (allant surtout dans le sens de la concision).

Véronique Campillo

En savoir plus sur le livre

Pouvoir et Amour

Voici un titre provocateur pour nous Français qui avons, historiquement et culturellement, une représentation du pouvoir, celle du Pouvoir avec un P majuscule, de l’Etat, de Paris sur la province… Quand en formation, je demande à un groupe de Français de construire une représentation du pouvoir avec des chaises, ils produisent très souvent, dans une unanimité touchante… une pyramide. Heureusement, le sous-titre du livre parle de transformations sociétales plutôt que de gestion du changement…

Pour nous rassurer et exciter notre curiosité, vous mettez en exergue une citation d’une des icônes des mouvements de libération, Martin Luther King Jr. :

Le pouvoir bien compris n’est autre que la capacité à réaliser ses objectifs. Il constitue la force nécessaire pour amener le changement, sociétal, politique et économique… Et l’un des grands problèmes de l’histoire est que les concepts de l’amour et du pouvoir sont généralement considérés comme des polarités qui s’opposent. Ainsi l’amour est-il trop souvent assimilé à l’abandon du pouvoir et le pouvoir au déni de l’amour. Le temps est venu de remettre les choses à plat. Il nous faut maintenant réaliser que le pouvoir sans amour est inconscient et abusif, et que l’amour sans pouvoir est affectif et anémique.

… C’est justement la collision du pouvoir immoral et de la moralité sans pouvoir qui constitue l’une des crises majeures de notre temps. (Où allons-nous ? La dernière chance de la démocratie américaine. Martin Luther King Jr. Payot 1968)

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Adam Kahane
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Hervé Ott

Vous avez bâti votre expérience de l’accompagnement des transformations sociétales en Afrique du Sud, aux USA, en Inde, en Israël, au Canada, en Amérique du Sud et en Asie. Et votre livre est joliment construit sur les trois « résultats » que vous avez obtenus, en toute humilité, en tant que consultant : tomber, trébucher et marcher…

Un livre clarificateur

Autant le dire tout de suite, j’aurais aimé écrire ce livre tant il se superpose à ma réflexion sur la dynamique du changement individuel et collectif. J’étudie depuis longtemps le rapport dynamique entre pouvoir et amour, entre puissance et relation, et son incidence sur la psychologie des leaders sociaux. Cela me conduit à l’observation attentive de ce qui nous entrave tant : la peur. Bien que mon expérience de formateur-consultant soit beaucoup plus modeste que la vôtre, je ne peux qu’adhérer à l’essentiel de votre propos.

Vous citez aussi Paul Tillich, qui définit le pouvoir comme la motivation de tout ce qui est vivant à se réaliser soi-même, avec une intensité et un extensivité croissantes. Quant à l’amour, il le définit comme le moteur vers l’unité de tout ce qui est séparé.

Le pouvoir

Vous nous parlez de pouvoir-sur et montrez comment il peut être « dégénératif ». Cette énergie qui pousse à la réalisation de soi peut conduire – votre expérience de manager à la Shell vous a permis de le découvrir – à de sérieux dégâts pour ceux qui le subissent : ce pouvoir-sur, même créatif, anéantit, dites-vous, l’accomplissement de l’autre. Et c’est pourquoi vous le distinguez du pouvoir-de qui lui, est génératif et moteur d’accomplissement. … le pouvoir s’actualise par la force et la contrainte, il n’est pourtant ni l’une ni l’autre : le pouvoir-sur use et abuse de la force pour surmonter la peur de ne pas être, affirme encore Tillich. Retenons ici déjà cette référence à la peur.

Nous passons du pouvoir-de au pouvoir-sur quand l’autre résiste et que nous passons outre ses résistances. Nous voyons trop les dégâts et la souffrance que cause aujourd’hui une conception à visée hyper-productiviste du management : les humains sont réduits à des quantités variables, à des flux, à des pourcentages.

L’amour

Comme le pouvoir, l’amour a aussi deux visages. C’est grâce à votre investissement dans un projet dans l’Afrique du Sud du post-apartheid que vous avez pu expérimenter cette différence fondamentale, en même temps que vous rencontriez votre future femme ! Et c’est avec elle que vous avez pu découvrir la complémentarité de l’amour et du pouvoir bien compris. Ici encore en tant que français, nous pourrions avoir des réserves quant à cet usage du mot amour.

L’amour génératif, toujours d’après la définition de Tillich, est une force vers l’unité de ce qui est séparé et se manifeste par la concentration sur la relation et la connexion (p. 61). Vous précisez d’ailleurs plus tard que c’est parce qu’il y a eu séparation qu’il peut y avoir réunion, unité retrouvée. En citant un manager, vous écrivez que l’amour est une disposition intentionnelle vis-à-vis de l’autre. Vous le distinguez en cela de l’amour affectif. Et vous affirmez l’importance centrale de l’amour pour s’attaquer aux transformations sociétales. C’est ce type d’amour que vous appelez génératif à la différence de l’amour dégénératif, qui lui est la négation, en son nom, du conflit, dans la relation. La figure du sauveur dans le triangle dramatique de l’Analyse transactionnelle, est une de ces illustrations de l’amour dégénératif, comme l’attitude qui consiste, par peur de blesser, à préférer se taire plutôt que d’exprimer ce que l’on ressent par rapport au comportement de l’autre. Bref c’est l’amour-fuite que vous illustrez par Se laver les mains dans un conflit n’est pas faire preuve de neutralité. C’est se mettre du côté des puissants. (p. 77)

Pouvoir sans amour et amour sans pouvoir

Vous illustrez combien l’absence de l’un ou l’autre provoque de la souffrance : le pouvoir sans amour et l’amour sans prise en compte du pouvoir conduisent à des impasses. Je relis la fin de la citation de M.-L. King : …Le pouvoir sans amour est inconscient et abusif et l’amour sans pouvoir est affectif et anémique.

L’amour sans pouvoir est dangereux, car le pouvoir n’est jamais absent. Il est seulement bien dissimulé, écrivez-vous (p. 83). Vous citez un psychologue qui dit : Tant que la notion de pouvoir sera elle-même corrompue par une opposition affective avec l’amour, le pouvoir sera effectivement corrupteur. La corruption ne commence pas avec le pouvoir, mais avec l’ignorance du pouvoir » (p. 84). Et ainsi la forme d’amour la plus dégénérative et pervertie est celle qui dénie, réprime ou dissimule le pouvoir de s’accomplir (de l’autre) (p. 85).

Apprendre humblement

Dans la suite de votre ouvrage, vous développez trois apprentissages issus de vos expériences pour l’amélioration de la nutrition des enfants en Inde, la réparation des divisions au sein de la société israélienne, la construction de la démocratie en Afrique du sud post-apartheid, la transformation du système agro-alimentaire en Europe et en Amérique, le travail sur les conséquences du dérèglement climatique au Canada, etc. Autant d’exemples dans lesquels vous avez appris à : tomber, trébucher et marcher, dans cette recherche d’équilibre entre amour et pouvoir, pouvoir et amour. La métaphore de la marche, qui nécessite une mise en déséquilibre lors du passage d’un pied à l’autre, s’applique bien à votre démarche. Votre conseil : pour apprendre à marcher, […] il faut viser l’équilibre en approfondissant et en renforçant notre force la moins affirmée (p. 182).

Au centre du processus, l’accompagnant… et ses peurs !

En tant que consultant ou leader, lorsque nous nous laissons enfermer par nos propres peurs, nous bridons la capacité des autres à choisir leur destin. Par peur d’un conflit qui au final pourrait s’avérer tout à fait génératif, nous pouvons nous mettre (inconsciemment) en posture d’abuser de notre pouvoir pour « faire avancer les choses » ou de protéger les autres pour « que tout se passe bien ».

Car lorsqu’ils sont dégénératifs, le pouvoir et l’amour engendrent un leadership dégénératif. Ces pages où vous montrez comment vous avez été confronté à vos peurs m’ont beaucoup touché et prouvent qu’il est possible, avec du recul, d’apprendre de ses expériences, d’autant plus lorsque ce sont des échecs ! Mon expérience m’a montré à quel point les leaders sociaux de tous les continents sont dans le déni de leur pouvoir : le pouvoir est une force à transmettre et non pas un démon à terrasser ! Or pour exercer un pouvoir génératif, il faut commencer par s’aimer soi-même avec ses ombres et ses lumières. Ainsi je me retrouve complètement dans votre affirmation : L’audacieuse aventure du changement personnel ne consiste pas tant à devenir un autre qu’à révéler un potentiel qui est en germe en chacun. C’est bien cette peur de « devenir un autre » contre son gré qui bloque tant de processus de médiation ou de transformation des conflits. La peur est inhérente à la condition humaine, rappelez-vous en citant Margareth Wheatley, Nous ne pouvons pas éviter d’avoir peur, peut-être même fréquemment. L’important est d’observer ce que nous en faisons… (p. 186). Et vous concluez : En écoutant nos peurs, nous espérons éviter d’être blessés. Or nous souffrons plus de cet évitement que de la souffrance elle-même. Parce qu’en fin de compte, nos blessures attendent notre attention compatissante (p. 184). Personnellement, c’est cette peur qui m’a rendu trop souvent blessant pour les autres. Or vous écrivez que savoir se laisser affecter par l’autre est tout aussi puissant qu’avoir la capacité d’affecter l’autre. La puissance de la relation est infinie et unifiante (p. 142).

C’est au moment où vous passez du pouvoir à la puissance que je suis particulièrement sensible à votre proposition. Quoiqu’il en soit, voilà un livre qu’il faudrait mettre sur la table de chevet dans tous les hôtels pour VIP. Le monde irait peut-être un peu mieux dès lors que ceux qui nous dirigent commenceraient à se confronter à leurs peurs !

Transformations sociétales

Tout votre travail s’inscrit dans la perspective des possibilités et conditions d’un changement sociétal et donc à un moment ou un autre, de la rencontre avec la passivité ou la violence comme outils de changement : Avoir peur d’utiliser la force, de faire du mal à quelqu’un, va nous paralyser et nous contraindre à l’inaction. L’important n’est pas de savoir s’il faut exercer le pouvoir pour amener des changements, mais plutôt d’exercer le pouvoir sans violence (p. 191).

Et dans cette veine, je dois aussi mentionner les analyses que vous faites des systèmes qui produisent de l’injustice et comment les victimes de ces systèmes participent inconsciemment à leur propre oppression, lorsque notamment les enjeux de pouvoir internes sont tus : Il ne suffit pas de créer un espace d’expression collectif : il faut un cadre pour rappeler à tous la raison d’être de leur présence. Ce cadre ou contenant est tenu par le facilitateur ou chef d’orchestre du groupe (p. 140).

La Théorie U

Vous revenez plusieurs fois sur la démarche globale que vous proposez aux équipes que vous accompagnez à partir de la Théorie U développée par votre ami Otto Scharmer, qui se déploie le long d’un U, et dont je retiendrai trois phases :

  • la co-perception de la réalité à comprendre : il s’agit de passer du pouvoir à l’amour pour voir plus clairement comment nous faisons partie du problème et donc, comment nous pouvons faire partie de la solution (p. 177) ;
  • la co-présence, où chacun des acteurs fait un temps de retraite pour assimiler toutes les perceptions connectées et accède à la capacité de réconcilier pouvoir et amour ;

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  • la co-création, qui permet de repasser de l’amour à un pouvoir régénéré pour se tourner vers l’avenir. Ces espaces de travail, que vous appelez Change Labs, favorisent le dialogue multi-acteurs et multi-sectoriel, un espace dans lequel il est sans danger de faire les choses autrement, [où] il s’agit de déplacer les relations de pouvoir ou d’encourager une culture d’apprentissage par l’action, par essai-erreur…

Dans une société confrontée à des changements rapides, le développement de compétences d’apprentissage en continu et en co-création est plus important que le développement des stratégies elles-mêmes (p. 175).

Hervé Ott

Contacter l’auteur : herve.ott@ieccc.org

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