Des groupes de parole vraie et créatrice pour faciliter émergences et transition

Georges Dhers, c’est une rencontre improbable. Lui à Toulouse, moi à Strasbourg, et par les connexions étonnantes des réseaux sociaux, nous avons fait connaissance, avec cette sensation de nous connaître depuis longtemps… Il a écrit pour ce blog un article de fond qui nous dit, en un mot, que nous n’avons plus besoin de chercher, que nous avons trouvé. Nous avons en nous tout ce qu’il faut pour traverser la crise actuelle, mais il nous faut nous connecter à ces ressources, qu’il nomme : motivations intrinsèques, groupe – projet, éthique de communication, parole vraie, créativité et intelligence collective… Ne le répétez à personne : il est en train d’écrire un livre !

Véronique Campillo

photo georges

Georges Dhers, docteur en économie, est acteur et chercheur dans le domaine de l’intermédiation, de l’économie créative et du co-développement ; après une expérience de formateur et responsable de formation à France Télecom, il a animé pour la Délégation Interministérielle à l’Aménagement du Territoire et l’Action Régionale les Clubs Partenaires pour Agir, puis il a exercé des fonctions de conseiller à l’Institut National Développement Local , et enfin dans les milieux de l’économie sociale et solidaire à Toulouse (SOLIDEES et Villes en transition).

Il a mis au point une ingénierie et une éthique de communication créative qui vise à faire émerger des groupes-projets de citoyens capables d’insuffler dans les territoires de nouvelles dynamiques de solidarité créative.

Des groupes de parole vraie et créatrice pour faciliter émergences et transition

Un monde qui cherche l’union et génère la coupure
Dans les périodes de difficultés extrêmes, les hommes ont toujours su se regrouper, et unir leurs forces pour faire face et s’adapter.
Le problème est qu’en général les mauvaises habitudes, celles de l’ego calculateur, diviseur et dominateur (et usant de toutes les formes de violence) revient très vite séparer ce qui a été uni, fragmenter ce qui a été rassemblé ; tout retourne alors à l’état sauvage, celui où règne la loi du plus fort. Aujourd’hui nous sommes, semble-t-il, parvenus au risque ultime, celui de l’effondrement biologique ; il est clair dès lors que les hommes n’ont plus guère de temps pour devenir conscients de leur tragique erreur et pour se transformer.
Si les religions, telles qu’elles ont été comprises et pratiquées, n’ont pas permis cette prise de conscience transformatrice, si la raison et la science ne semblent pas être à même de comprendre tous les mystères du vivant et encore moins de les maîtriser, il reste encore, peut-être, un espoir du côté de l’éthique.

Une éthique co-construite par tous et pour tous
Attention, nous parlons ici d’une éthique co-construite par les citoyens, et non imposée à eux par une élite d’experts ou de dominants ; le problème devient alors celui de la co-construction : comment des hommes pourraient ils s’y prendre pour co-construire une éthique qui soit favorable au développement de chacun et au développement durable de tous.

Le sociologue et philosophe allemand Jurgen Habermas a bien vu l’enjeu et sa solution qu’il a appelée « éthique de communication » : elle consiste à poser les conditions d’un dialogue où chacun peut apporter ses idées et arguments, dans la mesure où ceux ci visent à la compréhension mutuelle et la satisfaction des intérêts de chacun. Son approche reste cependant très intellectuelle, rationaliste, et a priori peu praticable.
D’autres, qui cherchent en eux-mêmes la connaissance et s’ouvrent aux étonnantes découvertes des scientifiques quantiques (tels Teilhard de Chardin , Eckart Tolle, Andrew Cohen, ….) affirment que nous ne sommes pas séparés, que nous ne l’avons jamais été, et que nous ne le serons jamais, ce que les grands mystiques d’Orient et d’Occident ont d’ailleurs toujours affirmé (Ramakrishna, Ibn Arabi, Maître Eckart ….). La voie des mystiques et des grands chercheurs de connaissance ouvre des perspectives, mais elle est peu concrète pour beaucoup et par conséquent, elle reste peu pratiquée.

Le citoyen ordinaire bombardé d’informations superficielles, souvent contradictoires et tronquées, oppressé par de multiples moyens subtils de conditionnement psychologique, peut-il lui aussi devenir conscient du fantastique potentiel qui est en lui ? Comment peut-il redécouvrir en lui cette information capitale qui change tout et que le philosophe visionnaire et homme politique indien Sri Aurobindo a formulé de la façon suivante : «Tout ce qui est, est Un, et être pleinement c’est être tout ce qui est ; le mode de vie divin intégral exige que l’on soit dans l’être de tous et que l’on comprenne tout dans son être, que l’on soit conscient de la conscience de tous, que l’on soit intégré en sa force avec la force universelle, que l’on porte en soi-même toute action et toute expérience et qu’on les éprouve comme étant nos propres actions et expériences, que l’on sente tous les Moi comme étant notre Moi propre… Tout cela est impossible si l’on ne vit pas à l’intérieur, on ne peut y parvenir si l’on reste dans une conscience extérieure toujours tournée vers l’extérieur… Ce mouvement vers l’intérieur n’est pas un emprisonnement dans le moi personnel, c’est le premier pas vers une vraie universalité… Dans l’être gnostique, dans la vie gnostique, il y aura une conscience intime et complète du moi des autres…».

Des groupes de parole vraie
Bien sûr, nous sommes encore loin d’avoir atteint le niveau de conscience ainsi décrit et les immenses possibilités de communication et communion qu’il porte en lui. Mais nous pensons que nous pouvons progressivement nous en approcher par le moyen de petits groupes où la parole est vraie, sensible, confiante, créative, tournée vers l’épanouissement libre de chacun, et le repérage réciproque des liens.
Les psychologues humanistes du XXème siècle Abraham Maslow, Carl Rogers… ont montré que de tels groupes peuvent fonctionner ; ils deviennent alors des matrices où chacun peut redéployer ses ailes et se redévelopper; mais comment fonctionnent ces groupes de parole, comment sont ils constitués et animés ?
Notre expérience est que de tels groupes rassemblent naturellement ceux qui cherchent en eux-mêmes et au contact de l’autre, dans un constant va-et-vient, la vérité de ce qui se passe dans la relation, dans l’altérité, face au visage de l’autre, comme dit Emmanuel Lévinas : « Le visage de l’autre est le lieu de la transcendance dans la mesure où il met en cause le moi dans son existence d’être pour soi ; il y a là comme un traumatisme qui empêche le moi de demeurer en soi, et qui le porte aux limites de lui-même ».
Regarder la vérité de ce qui se passe pendant la relation et l’exprimer, en présence de l’autre, de quelques autres, est une forme de transcendance, et suffit pour modifier la nature de la relation ; celle-ci peut alors basculer et devenir prise de conscience, empathie, communion, création commune, énergie de co-développement et de co-évolution.

La posture du facilitateur
Cette transformation profonde ne va pas de soi ; elle suppose qu’un, parmi les autres, soit en position d’animateur – facilitateur – médiateur, une sorte d’officiant des temps modernes ; les psychologues et psycho-sociologues Wilfred Bion, Donald Winnicot, René Kaes… ont bien observé et décrit les profils de ces hommes qui facilitent le lien entre les hommes, et ils parlent à leur égard de personnalités phoriques (du grec phorein, porter) ; leur intériorité est capable de sentir ce qui se joue dans la relation, entre les échanges conscients et inconscients, et elle est capable de sécuriser et faciliter l’expression des non-dits, de les faire émerger au milieu de tous, ce qui bien sûr est particulièrement libérateur et bénéfique.

Dans ces groupes de communication vraie, l’animateur joue aussi le rôle de celui qui facilite le repérage réciproque des affinités, la découverte réciproque des motivations intrinsèques et des talents qui y sont contenus ; de plus il va faciliter le repérage des liens et des complémentarités entre ces talents. C’est sur ces liens repérés que les personnes vont pouvoir former des groupes-projets. Dans de tels groupes, on retrouve les valeurs communes de liberté, égalité, fraternité, mais elles sont incarnées réellement et font tout naturellement émerger une puissante et joyeuse créativité.

A la découverte d’un trésor
Quand les participants ont découvert les multiples liens qui les unissent, ils peuvent alors entrer dans une phase de communication créatrice où ils vont pouvoir concevoir puis réaliser une œuvre commune ; il y a là une sorte d’alchimie : l’inconscient devient conscient, l’impensé devient pensée, la violence devient construction, l’entropie devient évolution, la diversité devient unité, et tout devient possible ; le résultat final prend la forme d’une « solidarité créative».
Les hommes, de plus en plus, pratiquent et pratiqueront ces nouvelles formes de communication groupale Ils les affineront et en feront des pratiques de vie ordinaire. Déjà un peu partout dans le monde, des hommes et femmes se regroupent pour agir et construire de nouvelles manières de produire, consommer et commercer. L’agriculture, les transports, les énergies, l’éducation sont en train de vivre une grande métamorphose (voir notamment le mouvement des Villes en transition). Si les hommes réussissent à mettre en œuvre ce  « million de révolutions tranquilles » (pour reprendre le titre du livre de Sophie Manier), alors le monde changera, il deviendra un paradis réel, et de nouvelles possibilités et capacités de développement (sur le plan matériel comme sur le plan de l’être) verront le jour.
Andrew Cohen chercheur de vérité américain qui a fréquenté les swamis indiens dit «L’éveil évolutionnaire est plus qu’un accomplissement individuel, c’est une émergence culturelle ; il se produit lorsque des individus s’éveillent simultanément à l’impulsion évolutive…le but ultime de l’éveil évolutionnaire est de se réunir avec d’autres dans une culture sans ego, libres des obstacles habituels à nos potentiels et à nos capacités créatives plus élevées… »
Parmi les chercheurs plus laïques, on peut aussi faire référence à Jacques Attali qui préconise à chacun, pour survivre et évoluer, de créer demain ses propres réseaux relationnels.
Les groupes de parole créatrice dont nous parlons dans ce texte n’ont pas d’autre objectif que celui de faciliter l’émergence de ces nouveaux réseaux relationnels porteurs d’innovation et de cohésion dans la Cité.
Ce que nous faisons, avec SOLIDEES, sur Toulouse, s’inscrit bien dans cet esprit d’une dynamique coopérative et créative de développement de chacun, par chacun, et pour chacun.

Georges Dhers

georges.dhers@orange.fr
http://sites.google.com/site/partenairespourcreer/home
www.solidees.org

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *