Changer d’histoire pour changer le monde

Cet article s’inspire librement d’un livre que j’espère un jour (dans pas trop longtemps) voir traduit en français, Change the Story, Change the World, de David Korten (http://livingeconomiesforum.org/). Et ce n’est pas un hasard, David Korten est un ami d’Otto Scharmer. Et comme lui, il accompagne des processus de transformation sociétale. Avec une approche narrative que j’aime car je crois qu’elle peut faire évoluer notre intentionnalité pour nous et pour le monde. Quoi de plus important ?

C’est le récit qui fait de nous des humains

Le récit a cette particularité de nous relier au sacré, de nous redonner le sens de ce qui est vraiment important. Les histoires que nos parents nous racontaient le soir avant d’aller au lit… Ce qui nous rend pleinement humains, c’est le partage d’une histoire commune qui est la base de notre organisation sociale.

Pour prospérer, une société doit reposer sur un récit authentique, validé par l’expérience partagée d’une communauté à travers les générations. Si ce récit est inauthentique et construit pour servir les intérêts de quelques uns aux dépens du reste de la société, il aura des conséquences tragiques.

Une histoire qui finit mal

C’est l’histoire de la croissance infinie. C’est l’histoire d’une économie qui détruit la capacité de la terre à maintenir la vie et qui dit que cela peut durer toujours. C’est l’histoire d’une industrie qui prétend nourrir le monde et qui a échoué à le faire. L’histoire des grands contre les petits, de l’argent qui prospère et de la vie qui s’étiole.

L’histoire de l’Argent Sacré

argent« Le temps, c’est de l’argent. L’argent, c’est l’abondance. L’abondance apporte le bonheur. C’est le but premier de l’individu, de l’entreprise et de l’économie. Créer de la richesse-argent est bon. Les riches ont la juste récompense de leur contribution à la société. Les pauvres sont pauvres parce qu’ils ne se mettent pas au travail.

« Par nature, l’homme est un compétiteur. Il y a un gagnant et un perdant. Le gagnant maximise la croissance économique et par conséquent la richesse et le bien-être de tous. Le revenu d’une personne, le profit d’une entreprise, sont la mesure de leur valeur et de leur contribution à la société.

« Les entreprises créent de la richesse, les gouvernements la consomment. Ils limitent leur action à assurer la défense du pays, la protection des droits des individus et le respect des contrats.

« Les inégalités économiques et les dommages environnementaux sont regrettables, mais nécessaires et inévitables, le prix à payer pour la croissance du PIB. En retour, les profits réduisent la pauvreté, permettent d’investir dans les innovations technologiques qui nous libèrent de notre dépendance vis-à-vis de la nature et apportent la prospérité au monde entier.

« Faire de l’argent est une finalité, consommer un devoir civique, les marchés sont notre morale et les institutions financières nos temples. Les économistes nous absolvent et nous disent quelle doit être notre prochaine idole ».

C’est cette histoire qui nous a conduits au désastre économique, social et environnemental, à la desespérance et à l’aliénation sociale. Sans oublier la corruption morale et politique que ce récit intrinsèquement vicié engendre partout sur son chemin.

Resté longtemps inconscient, ce récit a créé un tel fossé entre l’économie de l’argent et la réalité vécue par les êtres que nous assistons aujourd’hui à un réveil global. L’histoire de l’Argent Sacré est en train de perdre son emprise sur l’esprit du public. D’autres histoires commencent à faire vibrer les cœurs : celle d’Êtres Vivants nés sur une Terre Vivante, née d’un Univers Vivant. Mais les politiques ne font que traiter les symptômes : régulation, taxation des mauvais élèves, subventions pour les bons… Or le système n’est pas seulement déréglé ; il joue actuellement sa propre destruction.

Raconter une autre histoire

débatEt si nous faisions communauté autour d’une nouvelle histoire ? Celle qui a déjà commencé à se raconter dans les petits cercles ici et là ? Affirmer cette histoire, la rendre visible, nous conduira vers un futur juste et durable pour toute l’humanité. Voici la Nouvelle Histoire de la Vie Sacrée et de la Terre Vivante :

« Nous, les êtres humains, sommes nés de la Terre Vivante qui nous nourrit. La véritable richesse est la Vie et le temps dont nous disposons pour la vivre. L’argent n’est qu’un moyen d’échange.

« La vie n’existe qu’en communauté. Nous sommes des créatures conscientes qui ne peuvent survivre et prospérer que comme membres d’une communauté mondiale vivante. La mission première de toute communauté est de préserver les conditions essentielles à la vie de ses membres dans une perspective durable.

« La connexion à la nature et à la communauté est essentielle à notre santé mentale et physique et à notre bien-être. Prendre soin de l’autre et partager est inscrit dans notre nature profonde. L’individualisme, la violence, l’avidité et la compétition sont les indicateurs d’un dysfonctionnement social. Les dommages causés à l’environnement et les inégalités criantes sont les indicateurs d’un échec du système.

« Les institutions humaines, qu’il s’agisse des entreprises, des gouvernements ou de la société civile, ont pour objet de donner à tous l’opportunité de mener une vie en santé et pleine de sens dans une saine relation de co-production avec la communauté vivante de la Terre. Les institutions sont des créations humaines. Ce que les humains ont créé, ils peuvent le changer.

« La cause environnementale, la justice économique et une démocratie vivante sont inséparables. Si nous n’avons pas tout cela, alors nous n’avons rien. »

Les fondements de l’Histoire de la Vie Sacrée et de la Terre Vivante reposent au fin fond de nos cœurs. Mais elle ne s’exprime pas encore suffisamment. Faisons de cette histoire notre histoire publique partagée.

Se tourner vers l’espérance

paysageLes institutions et les oligarchies n’ont jamais semblé plus puissantes. Mais jamais elles n’ont été plus vulnérables. Les fondations de leur puissance s’érodent à mesure que la promesse de l’Argent Sacré et des marchés sacrés perd de sa crédibilité et de sa superbe.

Naturellement, ce n’est pas dans les journaux d’actualité, qui ne parlent que de violence, de guerres, de catastrophes environnementales et de joutes politiques, que nous pouvons voir émerger la nouvelle histoire. Or elle émerge bel et bien dans les intentions et les mots de millions de personnes qui se mobilisent pour reconstruire des communautés et se reconnecter avec la nature.

La sobriété heureuse de Pierre Rhabi, l’habitat participatif, les jardins partagés et l’agriculture urbaine attirent de plus en plus. L’économie collaborative reconstruit une économie locale selon des principes vivants et durables et vont progressivement bâtir une nouvelle économie que déjà, les instances locales soutiennent un peu partout.

Les recherches scientifiques montrent que les animaux vivent des émotions comme les humains. Les campagnes contre l’agriculture industrielle se multiplient. Les Incroyables Comestibles arrachent le bitume et font pousser des légumes pour tout le monde.

Pendant plus de 5000 ans, les classes dirigeantes ont maintenu leur pouvoir en maintenant des divisions : de race, de religion, d’origine ethnique, etc. Ces divisions s’effritent. L’éducation progresse y compris parmi les plus démunis grâce aux technologies de la communication. Les échanges interculturels nous donnent accès à l’immense richesse des traditions de toutes les cultures.

Si l’on prend l’histoire des discriminations raciales et envers les femmes, les changements de ces 60 dernières années sont énormes : les Africaines Américaines étaient autrefois confinées à l’arrière des bus dans les Etats du Sud des Etats-Unis. Aujourd’hui, l’une d’elles réside à la Maison Blanche. Beaucoup se tournent vers les peuples premiers autrefois qualifiés de sauvages, pour redécouvrir leur sagesse. Nous sommes au milieu du gué d’une transformation profonde des consciences. Les éléments de la nouvelle histoire émergent. Reste à lui trouver une expression cohérente, une expression qui fait du bien à tous. Reste à la rendre plus puissante que l’ancienne histoire…

Changer de débat

petit princeNos valeurs, nos priorités, les questions que nous nous posons, les possibilités que nous envisageons donnent forme au débat public et à notre interprétation des événements. Tant qu’elle s’incarne dans nos journées, la vieille histoire continue à définir notre futur. Et tant que nous n’aurons pas changé cela, elle continuera à nous dominer, avec le soutien actif de ceux qui ont un intérêt personnel à la maintenir en la répétant sur tous les tons de l’école à l’université.

Pour que notre futur se mette du côté de la vie, il nous faut organiser le débat autour de la nouvelle histoire, la mettre au cœur de nos discussions, autour de la table, dans les écoles, les communautés, les associations et la politique. Nous devons créer de nouvelles matières à étudier en classe. Nous devons revisiter nos indicateurs de performance économique.

Il nous faut instaurer une auto-discipline personnelle pour reconnaître et cesser de défendre l’histoire de l’Argent Sacré et des marchés sacrés, la traquer partout où nous la voyons à l’œuvre. Et nous mettre en cercle pour poser les bases de notre nouvelle histoire, celle de la Vie Sacrée et de la Terre Vivante. Tournons-nous vers les messages de cette nouvelle histoire, donnons-lui toute notre énergie et faisons-la grandir. Partout.

Véronique Campillo

 

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